Entretien avec… Guillaume Morel Chevillet, chargé de mission agriculture urbaine d’ASTREDHOR

Guillaume Morel Chevillet, chargé de mission en agriculture urbaine pour ASTREDHOR a répondu à nos questions. Il est revenu sur l’agriculture urbaine, les freins à son développement, les outils pour les lever et sur sa collaboration au projet de la Cité Maraîchère de Romainville.

  1. Les projets en matière d’agriculture urbaine sont en plein essor depuis une dizaine d’années, en France et dans le monde.
    Quel regard portez-vous sur ce phénomène ?


    C’est un regard assez neuf car j’étudie le sujet de l’agriculture urbaine seulement depuis 2015. J’ai plutôt une vision paysagiste de par ma formation et ce qui m’intéresse aussi, c’est la place de la nature dans la ville et l’aménagement.
    Il est vrai que depuis les années 2000, nous observons beaucoup de formes d’agriculture urbaine qui rentrent en ville et qui finalement participent de la nature en ville et de la meilleure qualité de vie des habitant·es. Je le prends, parfois, comme une extension de parcs ou de squares. Je souhaiterais développer des travaux de recherche sur le lien entre le « paysage » et « l’agriculture urbaine », avec un premier volet sur la nature nouvelle en ville, que l’on peut trouver sur les toits, les façades et bien sûr au sol.
    Avec le développement de l’agriculture urbaine, nous voyons des projets qui, de plus en plus, essaient de s’intégrer dans la dynamique des énergies, de recyclage des déchets, de recyclage de l’eau. L’essor de l’agriculture urbaine nous a amené à la Cité Maraîchère de Romainville, car les
    choix techniques qui ont été faits pour ce projet sont des choix liés à cette dynamique de l’économie circulaire. Cela a donné lieu à des travaux de recherche que nous avons menés ensemble, avec la Ville de Romainville.

2. En effet, vous avez participé au programme de recherche TECHN’AU du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation (CASDAR Recherche et transfert) « Lever les freins technologiques de l’agriculture urbaine » mené en partenariat avec AgroParisTech, Terreau Ciel, Paysan Urbain, Agricool et la Ville de Romainville.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur les objectifs poursuivis et les principaux résultats et enseignements que nous pouvons tirer de cette étude ?


Le projet de la Cité Maraîchère a servi d’objet d’étude indirect, il n’y a pas eu de recherche appliquée car le bâtiment n’existe pas encore mais nous avons mené des travaux d’étude sur la base de documents techniques fournis par la Ville. Ce programme de recherche nous a permis de nous poser trois grandes questions :

  • Sur l’ombrage ;
  • Sur l’économie circulaire ;
  • Sur la perception sociétale de l’agriculture urbaine.

    Nous avons mené des travaux sur l’utilisation de déchets organiques d’origine urbaine au sein des systèmes de production en agriculture urbaine. Le projet TECHN’AU a permis de montrer que des substrats peuvent être recréés par le recyclage des déchets. Ces substrats, que l’on appelle des « supports de culture », sont vertueux pour l’environnement, car ils évitent la tourbe et permettent de recycler certains déchets organiques mais aussi des déchets minéraux de la ville. J’espère que ce sera en partie réutilisé dans la future Cité Maraîchère.
    Nous avons aussi travaillé sur la perception que les habitant·es / citadin·es / consommateur·rices peuvent avoir d’un système de production en milieu urbain. La Cité Maraîchère questionne cela : la relation que l’on peut avoir à la fois au monde vivant et à l’alimentation. C’est ce qui nous a donné un enjeu de recherche, qui est plutôt un axe sociologique. Nous avons alors interrogé les habitant·es, les commanditaires, les collectivités, les promoteurs immobiliers, les services des espaces verts à la fois des villes de Paris et de Toulouse sur des fermes urbaines de toiture, des fermes urbaines « high-tech », des fermes urbaines dans des conteneurs et aussi des fermes similaires à la Cité Maraîchère, les serres verticales.

    Nous nous sommes rendu compte que le discours était multiforme – ça plaît à certains et ça ne plaît pas à d’autres – ce n’est pas consensuel en tout cas. Nous avons aussi noté une forte différence entre une ville comme Paris et une ville comme Toulouse vis-à-vis de la sensibilité au projet « high -tech » ; Paris est une ville plus ouverte à des projets situés sur des toits ou plus techniques, par rapport à Toulouse, plus en lien avec le monde agricole historiquement, où ces projets sont moins bien perçus.

    Enfin, l’autre résultat est celui en lien avec la question technique que pose la serre de la Cité Maraîchère, autour de l’ombrage et de la qualité de la lumière naturelle qui y pénètre et sur les végétaux qui seraient capables de pousser à l’intérieur. Ces questions ont aussi fait l’objet de travaux, de notre côté, sur les palettes végétales comestibles ou de fleurs coupées, adaptées aux milieux d’ombre. En effet, il y a pas mal d’ombres portées dans la serre verticale de Romainville. Cela questionne donc sur les aspects agronomiques. Mais nous avons eu des résultats satisfaisants sur certaines gammes de plantes.

Lire la synthèse de l’étude.

3. Des spécialistes comme vous sont associé·es à la conception du projet de la Cité Maraîchère notamment au travers de votre participation au groupe de travail « techniques agronomiques ».

Pouvez-vous nous en dire plus sur cette collaboration et sur l’intérêt que suscite pour vous la Cité Maraîchère ?

Sur la collaboration, ASTREDHOR a aidé à ce projet par l’étude sur le recyclage des déchets afin de recréer des substrats dans le cadre du programme TECHN’AU dont nous avons parlé plus tôt.

Aussi, j’ai demandé à ce que l’entreprise Florentaise puisse intégrer le projet. C’est le rôle des instituts techniques agricoles, comme le mien, de mettre en lien des acteurs de la filière agricole et des acteurs du monde urbain notamment. C’est mon travail et j’aime bien cette démarche, que des ponts soient établis entre les acteurs filières et des consommateurs, et des acteurs innovants. C’est une réussite qu’un lien avec un industriel renommé de la fabrication des substrats existe !

De ce côté-là, il y a une forme d’assurance, j’ai envie que le projet de la Cité Maraîchère de Romainville réussisse. L’idée était donc de lui assurer et de lui donner le maximum d’éléments pour que ça fonctionne. Et c’est très intéressant de lier ce projet à des gens qui savent faire. D’abord à des gens qui savent faire des serres. Vous avez choisi de bons serristes spécialistes de l’urbain : CMF. Quand on rentre dans le détail de la composition des substrats, c’est intéressant d’avoir à ses côtés des gens qui savent à la fois faire des substrats et qui peuvent aussi réinterpréter des résultats de recherche comme TECHN’AU pour les rendre concrets, au niveau des fournitures et de la réalité de terrain.

L’intérêt du projet de la Cité Maraîchère questionne car, dans une partie de sa conception architecturale, il repousse les limites de la serre : on est sur un système à plusieurs étages techniques. En effet, il revêt un rayonnement architectural assez original. Mais en même temps, quand on creuse, on trouve aussi une volonté d’aller vers des choses assez « low tech » qui sont souvent intelligentes et en lien avec l’économie circulaire. Cette confrontation entre le « high tech » et le « low tech », que l’on peut retrouver dans ce projet, est à mon sens d’intérêt pour la recherche car il nous questionne sur l’avenir de l’agriculture urbaine. C’est une synthèse qui n’est pas forcément évidente à faire : il y a ici un défi à relever, tant agronomique qu’économique ou social, mais cette démarche est très intéressante.

La question que nous pouvons nous poser alors serait : « Est-ce que la Cité Maraîchère sera transposable, c’est-à-dire, est-ce qu’on pourra la retrouver ailleurs ? » Nous observons la Ville de Colombes qui fait aussi une ferme similaire dans l’image. Mais si nous creusons davantage, encore une fois, nous observons que le projet de Colombes est différent au niveau technique, avec un parti pris plus technologique assumé. Quel type de ferme sera finalement l’avenir, personne ne
peut le dire.

Et puis, la Cité Maraîchère suscite un intérêt en agriculture urbaine, car c’est un projet très original que l’on trouve assez rarement dans le monde. Il y a quelque chose d’innovant au niveau mondial, donc c’est important de bien comprendre comment elle a été imaginée et comment elle va se projeter. C’est les raisons pour lesquelles nous sommes intéressés pour suivre ce que fait la Ville de Romainville.

Ce projet fait aussi le lien avec des programmes de recherche que nous avons en cours au niveau européen, comme le programme GROOF, qui s’intéresse aux serres sur les toits. Là, on travaille sur l’objet serre qui est en synergie avec le bâtiment, au niveau énergétique, et je trouve qu’il y a des liens entre la Cité Maraîchère qui est en train de se construire et ce projet de recherche européen. Nous sommes dans des sphères de réflexion de « comment on intègre des outils agricoles en milieu urbain ? Qu’est-ce qu’ils peuvent apporter à l’urbain et qu’est-ce que l’urbain peut leur apporter ? » Cela fonctionne dans les deux sens.

Dans les idées de prospection, je souhaiterais poursuivre ces travaux de recherche et si nous arrivons à faire la démonstration que des ouvrages comme la Cité Maraîchère ou des serres sur les toits fonctionnent, alors l’idée, c’est de faire en sorte qu’ils puissent se multiplier sur le territoire.

En plus de l’enjeu agronomique qui est fondamental pour la recherche, des enjeux d’inclusion sociale et d’inclusion paysagère se posent : comment la Cité Maraîchère peut devenir un nouveau lieu urbain d’intérêt ? Est-ce que ce nouveau lieu d’agriculture urbaine joue ce rôle de nature en ville et de sensibilisation au monde du vivant, de lieu d’apprentissage et de détente comme un parc public peut l’offrir ? C’est tous ces aspects qui questionnent et si le challenge est réussi, c’est intéressant. Ces deux enjeux sont aussi fondamentaux, quand on a résolu le premier, celui de l’agronomie, qui à mon avis va l’être car il y a suffisamment de technicien·nes derrière, reste à valider celui de l’inclusion sociale et paysagère. Mais dans tous les cas ça va pousser dans la serre !

Le projet de la Cité Maraîchère a un coût important. Si les effets rendus à la collectivité sont bénéfiques, au même titre qu’une bibliothèque ou qu’un ouvrage sportif, il est cohérent que la collectivité investisse de l’argent public pour un ouvrage d’agriculture urbaine, qui, en retour, rend service à la collectivité, socialement et du point de vue de la nature en ville.

Pour la suite, il serait intéressant de travailler sur les impacts liés au paysage notamment, sur les formes de nature en ville que génère ce type de projets tant sur les aspects sociaux que paysagers. Nous continuerons à travailler sur les aspects agronomiques bien sûr, de par mon institut : estce que les substrats créés tiennent dans le temps ? Quelles sont les consommations en eau ? La qualité des végétaux qui en ressortent ? Les choix de variétés qui ont été faits ? Qu’est-ce qui fonctionne au niveau végétal ? Et puis, nous pourrons regarder comment les habitant·es du quartier peuvent s’approprier un nouvel « objet urbain » comme celui-ci.


Qui est Guillaume Morel Chevillet ?

Guillaume Morel Chevillet a suivi une formation ingénieur paysagiste à Agrocampus Ouest, dont il sort diplômé en 2008. Ses expériences professionnelles, en agence de conception paysagère et de toiture verte, le pousse tout naturellement à orienter sa carrière professionnelle vers la végétalisation de la ville et de ses bâtiments, en intégrant des dimensions écologique, technique et esthétique. Il travaille aux États-Unis sur la conception de toitures végétalisées puis rejoint la France pour intégrer durant huit ans des agences d’architecture du paysage. Le domaine innovant de l’agriculture urbaine le passionne depuis plusieurs années. C’est pourquoi il coconçoit des lieux de production participative dans ses projets d’aménagement de l’espace public.

En 2014, il participe à l’école d’été d’agriculture urbaine à l’UQAM (Montréal). En parallèle il devient porteur d’un projet de jardin partagé auprès de la ville de Lyon et se forme à la démarche participative avec le Passe Jardin.

Aujourd’hui, il est chargé de mission en agriculture urbaine pour le compte d’ASTREDHOR et a dirigé l’écriture du livre « Agriculteurs urbains » aux Editions France Agricole.